Plateformes de livraison et officines : la bataille du “sans ordonnance” en France

Depuis la pandémie de Covid-19, la santé s’est invitée dans le monde du commerce en ligne. Commandes à domicile, téléconsultations, e-pharmacies : les pratiques de soin ont adopté les codes du numérique. En France, un domaine concentre aujourd’hui toutes les tensions — celui des médicaments sans ordonnance, dits over-the-counter (OTC).

L’article du Monde publié le 14 février 2025 décrit un bras de fer inédit entre plateformes de livraison et pharmaciens d’officine. Les premières défendent la commodité du “tout en ligne” et l’accès immédiat aux traitements de première intention, les seconds alertent sur une dérive marchande qui menace la sécurité des patients et la survie du réseau officinal. Cette confrontation dépasse le simple enjeu économique. Elle interroge le statut même du médicament : bien de consommation ou acte de santé encadré ? Derrière le succès des applications de livraison express se jouent des questions essentielles de responsabilité, d’éthique et d’équité territoriale.

Cet article propose d’examiner cette bataille du “sans ordonnance” sous trois angles — économique, juridique et sanitaire — afin de comprendre comment la France tente de préserver l’équilibre entre innovation numérique et protection du patient.

Un nouveau marché sous tension : les plateformes contre les pharmaciens

En quelques années, le marché français du médicament sans ordonnance est devenu un champ d’affrontement économique majeur. Antalgiques, antipyrétiques, antiseptiques, compléments vitaminiques et produits de premiers soins représentent à peine dix pour cent des volumes vendus en pharmacie, mais concentrent désormais une part croissante de la concurrence numérique.

Les plateformes de livraison spécialisées telles que Doctipharma, Pharma-Express ou MediRush se présentent comme de simples intermédiaires logistiques. Leur promesse est claire — permettre à un consommateur de commander en quelques clics un médicament disponible sans prescription, souvent livré à domicile dans l’heure. Leur modèle repose sur la rapidité, la praticité et la fidélisation par application mobile. Pour ces entreprises, le médicament sans ordonnance n’est qu’un produit parmi d’autres, comparable à une parapharmacie entièrement digitalisée. Les pharmaciens d’officine voient dans cette approche une dénaturation de leur mission. Leur rôle n’est pas seulement de vendre un produit mais d’accompagner un acte thérapeutique. Selon Le Monde publié en février 2025, plusieurs syndicats professionnels dénoncent une ubérisation du médicament, autrement dit son assimilation à une marchandise banale. Ils rappellent que le conseil délivré au comptoir fait partie intégrante de la dispensation et qu’en ligne il disparaît ou devient pure formalité.

Cette confrontation oppose deux visions du soin. D’un côté, les plateformes défendent la liberté d’accès et estiment que le client adulte, bien informé, doit pouvoir acheter un traitement pour un mal bénin sans se déplacer. De l’autre, les officines invoquent la responsabilité sanitaire collective et rappellent que tout médicament, même en vente libre, comporte des risques d’usage inapproprié, d’interactions ou de surconsommation.

L’article du Monde évoque une situation de plus en plus tendue, avec des campagnes de lobbying, des recours juridiques et des alliances commerciales éphémères. Certaines plateformes tentent d’apaiser le conflit en s’associant à des réseaux d’officines pour assurer la livraison sous supervision pharmaceutique. D’autres préfèrent défier la réglementation en opérant depuis l’étranger ou en s’appuyant sur des filiales de commerce en ligne généraliste. Au-delà du débat économique, cette tension révèle une mutation culturelle. Le consommateur contemporain cherche à concilier autonomie et instantanéité, tandis que le pharmacien revendique le temps du conseil et de la vigilance. Entre ces deux logiques, le modèle français du médicament vacille et s’interroge sur sa nature profonde, acte de santé publique ou bien de consommation.

Le cadre juridique : une réglementation sous pression

Le commerce en ligne de médicaments sans ordonnance existe en France depuis plus d’une décennie, mais il reste strictement encadré. Le cadre légal repose sur le Code de la santé publique et sur la directive européenne 2011/62/UE, qui autorisent la vente de médicaments en ligne uniquement lorsqu’elle est adossée à une officine physique agréée. Chaque site doit donc être la prolongation numérique d’une pharmacie réelle, placée sous la responsabilité directe d’un pharmacien titulaire. Cette organisation vise à garantir la traçabilité et la sécurité du médicament. Pourtant, l’apparition des plateformes de livraison a bouleversé cet équilibre. Ces entreprises ne vendent pas directement les produits, elles assurent simplement la mise en relation entre le client et une officine partenaire, tout en prenant en charge la livraison. En théorie, elles respectent la loi. En pratique, elles occupent une zone grise qui fragilise la frontière entre prestation logistique et acte pharmaceutique.

Pour les pharmaciens, cette situation revient à un contournement déguisé. Les plateformes profitent de la notoriété du commerce en ligne tout en s’abritant derrière les licences d’officines existantes. Le risque est double, à la fois économique et éthique. Le pharmacien perd son rôle de conseiller et devient un simple fournisseur, tandis que la relation de confiance avec le patient s’effrite.

Du côté des plateformes, le discours est tout autre. Elles affirment ne pas vendre de médicaments mais offrir un service de livraison sécurisé et conforme aux besoins d’une société connectée. Le médicament sans ordonnance, selon elles, n’a rien d’un bien dangereux lorsqu’il est délivré par un professionnel identifié. Leur argument principal repose sur la liberté du commerce et sur la nécessité d’adapter la distribution pharmaceutique aux usages contemporains.

Le Conseil national de l’ordre des pharmaciens reste pourtant ferme. Il rappelle que la dispensation d’un médicament ne peut être dissociée du conseil pharmaceutique. En 2024, plusieurs recours ont été déposés pour tenter de clarifier la responsabilité en cas d’erreur de délivrance ou d’absence de vérification médicale. Les autorités envisagent une révision du décret de 2013 afin de préciser le rôle de chaque acteur, notamment sur la question cruciale de la responsabilité en chaîne. Cette pression juridique illustre le décalage entre la vitesse de l’innovation numérique et le rythme lent du droit. Les textes n’ont pas anticipé l’émergence de ces intermédiaires hybrides, à la fois acteurs commerciaux et opérateurs logistiques. La France se trouve donc confrontée à une équation délicate, celle d’un système pharmaceutique qui veut rester protecteur tout en s’adaptant à la culture de l’immédiateté.

Les effets collatéraux sur l’accès aux soins et la santé publique

L’essor du commerce en ligne des médicaments sans ordonnance a profondément transformé les habitudes de soin. Pour une partie de la population, notamment les jeunes urbains et les personnes à mobilité réduite, les plateformes représentent un progrès pratique indéniable. La commande à distance simplifie l’achat de traitements de première intention, surtout lorsque les pharmacies de quartier sont fermées ou éloignées. Dans les zones rurales, où les officines disparaissent peu à peu, ce service permet parfois de maintenir un accès minimal aux médicaments de base.

Cependant, ce progrès apparent cache plusieurs effets secondaires qui inquiètent les professionnels de santé. Le premier concerne la banalisation du médicament, perçu de plus en plus comme un produit ordinaire. L’acte d’achat devient un simple geste de consommation, sans conseil, sans échange, sans rappel des précautions. Les pharmaciens interrogés par Le Monde redoutent une déresponsabilisation du consommateur, encouragée par la rapidité des plateformes et par la mise en avant de slogans marketing centrés sur le confort et la disponibilité immédiate.

Le deuxième effet touche à la santé publique. La délivrance à distance rend plus difficile la détection des usages abusifs, des doublons de traitement ou des interactions médicamenteuses. Certains médicaments en vente libre, tels que les anti-inflammatoires ou les antalgiques, présentent pourtant des contre-indications sérieuses. En officine, le pharmacien repère ces risques au moment du conseil. En ligne, ce filtre disparaît presque entièrement. Les conséquences économiques ne sont pas neutres non plus. Les petites pharmacies indépendantes, déjà fragilisées par la concurrence de la parapharmacie et la baisse des marges sur les médicaments remboursés, voient une part de leur chiffre d’affaires s’évaporer. Pour certaines, la perte de clientèle menace leur viabilité. Ce déséquilibre renforce encore la désertification pharmaceutique dans certaines zones, accentuant les inégalités territoriales d’accès au soin.

Enfin, un enjeu plus discret mais fondamental émerge, celui de la confiance. Le lien personnel entre le patient et son pharmacien, souvent construit au fil des années, garantit un suivi attentif et une vigilance face aux comportements à risque. Lorsque l’achat passe par une interface anonyme, ce lien se dilue. L’autonomie du consommateur progresse, mais au prix d’une plus grande vulnérabilité.

Vers un équilibre ? Stratégies, innovation et futur du modèle pharmaceutique

La bataille du « sans ordonnance » ne se joue pas uniquement sur le terrain du conflit. Depuis 2024, des acteurs publics et privés s’efforcent de construire un modèle plus équilibré entre innovation et sécurité. Plusieurs initiatives cherchent à réconcilier la commodité du numérique avec les exigences de la santé publique.

Certaines officines locales expérimentent des solutions hybrides. Elles proposent des services de livraison encadrés par leurs propres équipes, souvent via une application officielle qui reste sous la supervision directe du pharmacien titulaire. Le patient commande en ligne mais la validation finale du panier est effectuée par un professionnel diplômé, garantissant la conformité du traitement. Ce modèle permet de préserver le rôle du conseil pharmaceutique tout en répondant aux attentes de rapidité.

Le click and collect s’impose également comme compromis acceptable. Le patient réserve un médicament en ligne, reçoit une notification et le retire sur place. Ce dispositif limite le temps d’attente sans rompre le contact humain. Certaines grandes enseignes testent même des guichets automatisés reliés à la base de données officinale, combinant gain de temps et vérification systématique.

Dans le même esprit, des discussions ont été engagées autour d’un label e-santé pharmaceutique. Il distinguerait les plateformes qui respectent les normes de sécurité, la confidentialité des données et la supervision pharmaceutique obligatoire. Cette certification, soutenue par plusieurs syndicats, viserait à encadrer l’innovation sans l’étouffer. Le Conseil national de l’ordre des pharmaciens encourage par ailleurs la digitalisation contrôlée. Son objectif n’est pas de freiner la modernisation mais d’en définir les limites éthiques. La transformation numérique du secteur n’est pas un danger en soi ; elle le devient lorsqu’elle réduit le médicament à une simple marchandise.

L’avenir du modèle pharmaceutique français pourrait donc reposer sur une coexistence raisonnée. Les plateformes apporteraient la logistique et la souplesse d’usage, tandis que les officines conserveraient la responsabilité du conseil, du contrôle et du lien humain. Ce partage des rôles redéfinirait la notion même de proximité, non plus seulement géographique mais aussi numérique et relationnelle.

La modernisation du soin ne se mesurera pas à la vitesse de la livraison, mais à la capacité de maintenir la confiance. Entre le clic et le comptoir, la santé publique devra tracer sa propre voie.

Conclusion

Le débat sur la vente en ligne des médicaments sans ordonnance dépasse largement la question de la modernisation. Il met en jeu la conception même du soin dans une société où le numérique transforme les pratiques de santé. La France doit trouver un équilibre subtil entre innovation et protection, entre confort d’usage et exigence éthique.

Les plateformes de livraison ont permis une accessibilité inédite, surtout pour les habitants des zones rurales ou pour les personnes à mobilité réduite. Elles répondent à un besoin réel d’autonomie et de simplicité. Pourtant, ce progrès pratique s’accompagne d’un risque non négligeable, celui de la disparition progressive du conseil pharmaceutique et de la banalisation du médicament. L’acte de soin ne peut être réduit à une transaction logistique, même si elle est rapide et efficace.

Ce débat révèle une tension plus profonde, celle qui oppose la logique du clic à la logique du soin. Le numérique peut renforcer la proximité, à condition de ne pas effacer la relation humaine. Le défi des prochaines années sera de faire coexister la modernité technologique et la responsabilité professionnelle, pour que la santé publique reste un service de confiance avant d’être un marché.

Références

  1. Le Monde. (2025, 14 février). Vente en ligne de médicaments sans ordonnance : l’âpre bataille entre plateformes et pharmacies. https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/02/14/vente-en-ligne-de-medicaments-sans-ordonnance-l-apre-bataille-entre-plateformes-et-pharmacies_6545962_3234
  2. Acheter anafranil sans ordonnance