Introduction
Depuis la fin de 2023, les pénuries de médicaments psychotropes se sont installées durablement dans le paysage pharmaceutique européen. En 2024 et 2025, la situation a atteint un niveau préoccupant, touchant de manière répétée les classes d’antidépresseurs ISRS (inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine) et IRSN (inhibiteurs de la recapture de la sérotonine et de la noradrénaline). Ces molécules, essentielles dans le traitement des dépressions et des troubles anxieux, figurent parmi les plus prescrites en France et en Espagne. Leur indisponibilité temporaire ou prolongée a provoqué une désorganisation des traitements et un stress notable dans les cabinets médicaux comme dans les pharmacies.
Selon l’ANSM, plusieurs substances actives, dont la sertraline, la fluoxétine, la venlafaxine et la duloxétine, ont connu des tensions d’approvisionnement récurrentes en 2024, liées à la concentration des sites de production et aux difficultés logistiques post-pandémie. En Espagne, les autorités sanitaires signalent des perturbations similaires, avec des ruptures de stock intermittentes sur les génériques et un recours accru à l’importation parallèle.
Les causes sont multiples : dépendance industrielle à quelques fabricants asiatiques, sous-investissement dans la production européenne, explosion de la demande post-Covid, et contraintes réglementaires liées à la traçabilité. Derrière ces facteurs économiques se cache une urgence médicale et sociale : assurer la continuité des traitements pour des patients dont la stabilité psychique dépend d’une prise régulière.
Cet article propose un état des lieux comparé de ces pénuries en France et en Espagne sur la période 2024-2025. Il s’appuie sur les rapports de l’ANSM, de ses homologues ibériques et sur la presse spécialisée. Quatre axes seront successivement abordés :
- la situation actuelle en France ;
- la situation en Espagne ;
- les molécules les plus touchées et les possibilités de substitution ;
- les plans de continuité thérapeutique et les perspectives de prévention.
L’objectif est de dresser un tableau clair et documenté de la crise d’approvisionnement, tout en rappelant les mesures concrètes mises en place pour protéger la santé mentale des patients européens.
État des lieux en France (2024-2025)
En 2024, la France a connu une aggravation notable des pénuries de médicaments psychotropes, phénomène déjà identifié par l’ANSM depuis 2022 mais désormais qualifié de « structurel ». Les classes d’antidépresseurs ISRS (comme la sertraline et la fluoxétine) et IRSN (telles que la venlafaxine et la duloxétine) figurent parmi les plus concernées, touchant à la fois les spécialités princeps et leurs génériques.
Dans son point de situation de novembre 2024, l’ANSM recensait plus de 180 références en tension, dont une cinquantaine relevant du champ psychiatrique. La sertraline 50 mg et 100 mg, commercialisée sous différentes marques, a subi plusieurs interruptions d’approvisionnement au second semestre 2024, souvent prolongées au-delà du premier trimestre 2025. La venlafaxine LP 75 mg et 150 mg a également été signalée comme « indisponible » dans de nombreuses régions, obligeant les pharmaciens à recourir à des génériques de substitution importés d’autres États membres de l’Union européenne.
Les causes identifiées sont désormais bien connues. Concentration industrielle autour de quelques sites de fabrication situés en Inde et en Chine, augmentation des coûts des principes actifs, délais logistiques post-pandémie, et surtout marges faibles qui dissuadent les laboratoires de maintenir plusieurs chaînes de production. La dépendance européenne à des fournisseurs extra-continentaux apparaît ici dans toute son ampleur. Face à ces tensions, l’ANSM a mis en place des plans de gestion de pénurie (PGP), qui incluent des quotas de distribution, des importations d’urgence et des recommandations de substitution. Pour la venlafaxine, par exemple, un PGP actif depuis juillet 2024 autorise le recours à des formes galéniques alternatives ou à des molécules de la même classe, comme la duloxétine.
En 2025, la situation s’améliore légèrement pour certains produits, mais reste fragile. La feuille de route ministérielle 2024-2027, publiée en février 2024 par l’Ordre national des pharmaciens, prévoit une relocalisation partielle de la production européenne et une diversification des fournisseurs. Cependant, les experts estiment que ces mesures ne porteront leurs fruits qu’à partir de 2026.
État des lieux en Espagne (2024-2025)
En Espagne, les pénuries de psychotropes suivent un schéma comparable à celui de la France, mais avec des nuances liées à une organisation régionale du système de santé. L’AEMPS (Agencia Española de Medicamentos y Productos Sanitarios) recense depuis 2023 des ruptures récurrentes sur les ISRS et IRSN, affectant particulièrement la sertraline, la paroxétine et la venlafaxine.
Dans son rapport semestriel de 2024, l’AEMPS signale plus de 300 références en tension, dont une vingtaine de psychotropes. La venlafaxine 75 mg et 150 mg a connu des interruptions prolongées au premier trimestre 2025, tandis que la sertraline reste en flux tendu dans plusieurs régions comme la Catalogne et l’Andalousie. Les génériques, qui représentent 80 % du marché espagnol, sont particulièrement vulnérables aux perturbations des chaînes d’approvisionnement asiatiques.
Les causes sont similaires : dépendance aux fabricants extra-européens, hausse de la demande post-Covid et contraintes logistiques. Cependant, l’Espagne a réagi plus vite en autorisant des importations parallèles dès 2023, souvent en provenance d’Allemagne ou des Pays-Bas. L’AEMPS publie une liste actualisée hebdomadaire des médicaments en pénurie, avec des alternatives suggérées pour chaque molécule.
En 2025, la situation s’améliore grâce à une meilleure coordination européenne. L’Espagne participe activement au groupe de travail EMA sur les pénuries, et plusieurs régions ont constitué des stocks stratégiques. Néanmoins, les associations de patients comme la Confederación Salud Mental España soulignent les impacts psychologiques des ruptures, qui accentuent l’anxiété des malades chroniques.
Les molécules les plus touchées et les possibilités de substitution
Parmi les ISRS et IRSN, quatre molécules concentrent les tensions en 2024-2025 :
- Sertraline (ISRS) : pénuries récurrentes en 50 mg et 100 mg. Substitution possible par fluoxétine ou escitalopram, sous surveillance médicale.
- Fluoxétine (ISRS) : tensions modérées, souvent sur les formes pédiatriques. Alternatives : paroxétine ou citalopram.
- Venlafaxine (IRSN) : ruptures prolongées en LP 75 mg et 150 mg. Substitution par duloxétine ou mirtazapine, avec ajustement des doses.
- Duloxétine (IRSN) : indisponibilités intermittentes. Alternatives : venlafaxine ou amitriptyline pour les cas chroniques.
Les substitutions sont encadrées par des recommandations de l’ANSM et de l’AEMPS. Elles privilégient les molécules de la même classe pour minimiser les effets de sevrage. En France, les pharmaciens peuvent substituer sans avis médical préalable si le médicament est listé comme interchangeable. En Espagne, la substitution est plus restrictive et nécessite souvent un accord du prescripteur.
Les génériques sont souvent les premiers impactés, car leurs marges faibles découragent la production. Les princeps, comme le Zoloft (sertraline) ou l’Effexor (venlafaxine), résistent mieux mais restent vulnérables aux perturbations logistiques.
Les plans de continuité thérapeutique et les perspectives de prévention
Face aux pénuries, la continuité des traitements est devenue une priorité. En France, l’ANSM élabore des PGP pour chaque molécule critique, incluant quotas, importations et substitutions. Pour la venlafaxine, par exemple, un PGP actif depuis 2024 autorise les pharmaciens à délivrer des formes alternatives et oblige les laboratoires à signaler les ruptures 6 mois à l’avance.
Les prescripteurs sont invités à anticiper : diversifier les molécules prescrites, privilégier les traitements courts et informer les patients des risques de sevrage. Les associations comme France Assos Santé recommandent un suivi mensuel pour les patients chroniques.
En Espagne, l’AEMPS publie des protocoles similaires, avec un accent sur les stocks régionaux et les importations exceptionnelles en cas de besoin. L’information au public y est plus directe : chaque médicament peut être consulté dans une base nationale précisant son statut de disponibilité.
Pour la pratique clinique, trois principes structurent la continuité : préserver la molécule lorsque cela est possible, rester dans la même classe pharmacologique si une substitution est nécessaire, et anticiper les renouvellements afin d’éviter tout sevrage brutal. Ces recommandations sont aujourd’hui largement diffusées dans les circulaires destinées aux prescripteurs et aux pharmaciens. Les perspectives portent désormais sur la résilience du système. Si certaines tensions se sont atténuées en 2025, plusieurs psychotropes restent fragiles, notamment la sertraline, la venlafaxine et la quétiapine. Les solutions envisagées incluent la relocalisation partielle de la production, la diversification des fournisseurs européens et l’élargissement des stocks de sécurité. L’objectif est de limiter la dépendance à quelques sites asiatiques et de garantir un approvisionnement constant pour les traitements psychiatriques chroniques.
Enfin, la communication publique devient un élément clé du soin. En informant régulièrement les patients et les professionnels, les autorités sanitaires réduisent l’incertitude et favorisent des décisions rapides et concertées. Les trois mots d’ordre qui résument l’expérience de 2024-2025 sont simples : anticiper, informer, maintenir.
Conclusion
L’année 2024 a révélé l’ampleur des tensions sur la chaîne d’approvisionnement en psychotropes, et 2025 a confirmé que la pénurie d’ISRS et d’IRSN n’était plus un accident mais un phénomène durable. En France comme en Espagne, les mêmes fragilités s’observent : dépendance à des sites de production concentrés, logistique vulnérable et marges faibles qui découragent la fabrication de lots de réserve. Les deux pays ont toutefois réagi différemment. La France s’appuie sur une coordination renforcée entre l’ANSM, les officines et les prescripteurs, tandis que l’Espagne privilégie la transparence publique et la gestion régionale des stocks. Dans les deux cas, la priorité reste identique, à savoir assurer la continuité thérapeutique et éviter les interruptions de traitement, en particulier pour les patients sous antidépresseurs à long terme.
Les perspectives à moyen terme passent par la relocalisation partielle de la production, la constitution de stocks européens et la création de chaînes d’approvisionnement résilientes. Mais au-delà des solutions industrielles, la clé réside dans la coordination clinique : anticiper les ruptures, informer les patients, et maintenir le dialogue entre médecins et pharmaciens. C’est à cette condition que la modernisation de la politique du médicament pourra réellement protéger la santé mentale des patients européens.
Références
- Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé. (2024, novembre). Point de situation sur l’approvisionnement en médicaments psychotropes en France. ANSM. https://ansm.sante.fr/actualites/point-de-situation-sur-lapprovisionnement-en-medicaments-psychotropes-en-france
- Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé. (2025, mars). Plans de gestion de pénurie et recommandations pour la continuité des traitements psychotropes. ANSM.
- Ordre national des pharmaciens. (2024, 22 février). Pénuries : la feuille de route ministérielle 2024-2027. https://www.ordre.pharmacien.fr/les-communications/focus-sur/les-actualites/penuries-la-feuille-de-route-ministerielle-2024-2027
- Agencia Española de Medicamentos y Productos Sanitarios. (2025). Informes semestrales sobre problemas de suministro de medicamentos en España. AEMPS.
- Handicap.fr. (2025, 23 septembre). Pénurie de psychotropes : les engrenages d’une crise. https://informations.handicap.fr/a-penurie-de-psychotropes-les-engrenages-d-une-crise-38399.php
Relecture médicale :Dr Marion Plaze
Psychiatre, GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences